5 juillet 2016

Grimper au-delà de ses rêves…


Grimper au-delà de ses rêves…


par Philippe Marcotte, ambassadeur Le Bonnetier

De retour à Montréal, j’ai mal partout. Toutefois, j’ai le cœur léger. Encore sous le choc des derniers jours où nous avons enchaîné trois des plus beaux classiques d’escalade de Red Rock Canyon près de Las Vegas. Voici la petite histoire qui résume une aventure au cœur d’un rêve inattendu …

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Le rêve du départ porte le nom de Crimson Chrysalis et se situe dans Juniper Canyon; une portion de Red Rock canyon. Cette voie, dont je rêve depuis 2 ans et pour laquelle j’ai mis en place une nouvelle discipline d’entraînement, comporte neuf longueurs et une cote de 5.8+ avec un vertical de 960′. C’est une grande tour verticale de roche beige et rouge qui constitue un des plus grands classiques de Red Rock. C’est l’objectif principal du voyage et comme je me sens prêt je préfère l’attaquer dès le départ pendant que j’ai toutes mes forces et que la météo est favorable.

Vendredi matin nous quittons donc l’hôtel vers 5 h 15 pour nous rendre à la barrière du canyon qui doit ouvrir à 6 h. Nous déjeunons dans l’attente et admirons le lever de soleil; nous sommes premiers en ligne.

6 h : la barrière ouvre, la course commence.
6 h 25 : nous laissons notre super Dodge Ram 1500 au stationnement et commençons la marche.
7 h 30 : nous atteignons le pied de la voie, la chaleur est terrible malgré qu’il soit encore tôt.
8 h 00 : nous commençons la grimpe derrière une autre équipe qui nous a devancées. Je suis calme tout en ressentant une profonde détermination, je m’engage vers le rêve.

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La roche est superbe, nous sommes à l’ombre et la ligne verticale de Crimson est géniale. J’enchaîne les longueurs sans hésitation, avec le bonheur de réaliser mon rêve et ce sentiment extrême de liberté et de confiance que l’escalade m’apporte. Je m’attendais à plus difficile alors que je m’amuse pleinement et je profite de chaque mouvement pour admirer le paysage et le vide de plus en plus grand.

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14 h : nous atteignons finalement le sommet de la tour après 6 heures de grimpe. Je ressens une vague d’émotions puissante : pas tellement dû au fruit du dépassement, mais plutôt une sérénité profonde et une grande appréciation pour les efforts et l’engagement que j’ai investi dans la réalisation de ce rêve. Le paysage est superbe, tant de lignes et de projets visibles aux environs, je sens que tout ceci n’est pas une fin, mais bien le début.

Nous nous retrouvons au sommet, les trois équipes de la journée. Nous nous entendons pour partager les cordes de rappel dans le but de faciliter la descente.

18 h 30 : nous terminons les rappels qui nous ramènent au sol, nous prenons une photo de groupe avec les deux autres équipes puis nous retournons au camion fiers et accomplis.

Un bon repas en ville, puis nous installons notre tente au camping de Red Rock pour rapidement nous mettre au lit. Nous sommes crevés ! Cette journée de 13 heures nous a demandé un maximum de force, mais l’effort est récompensé et le rêve réalisé.

Samedi nous prenons un peu de retard sur l’horaire, mais nous prévoyons une petite journée pour nous reposer de la veille.

9 h 30 : Nous arrivons donc au pied de Tunnel Vision. Cette voie est aussi un super classique de six longueurs noté 5.7+ et s’étalant sur 750′ de vertical et comprenant une longueur de tunnel passant sous la roche pour ressortir un peu plus loin.

Le départ est difficile avec un toit à traverser. Je suis gonflé à bloc après quelques mouvements seulement et je suis pris par surprise. Heureusement, la suite s’apaise et devient une belle balade reposante. J’enchaîne les longueurs puis nous traversons le fameux tunnel qui est assez unique en son genre.

15 h 30 : nous atteignons le sommet de la tour après six heures de grimpe. La vue est superbe et – coup de chance – je trouve un coinceur Camalot #4 abandonné qui saura sans doute servir d’ici la fin du voyage.

Nous mettrons un autre deux heures à revenir au camion où un serpent nous attend… Une autre grimpeuse sort un livre pour l’identifier. Il doit faire presque 2 mètres de long… Il ressemble à un Gopher Snake… Pas méchant, semble-t-il 😉

Nous revenons au campement pour un bon souper puis regardons les possibilités pour le lendemain…

Cela m’apparaît comme de la folie, mais après avoir réussi facilement Crimson qui est d’un grade 5.8+ je commence à penser que nous pourrions peut-être tenter de faire Épinéphrine, le plus grand classique de Red Rock ! Une voie super verticale qui s’étire sur 2240′ et 15 longueurs de corde d’un grade 5.9, mais très soutenue et composée de trois cheminées « pas commodes » restreignant la possibilité de mettre des coinceurs pour éviter les chutes.

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15 longueurs dans une même journée alors que les neuf longueurs de Crimson nous ont pris presque 11 heures à réaliser, cela ressemble à de la folie. Je sais toutefois que mes forces sont refaites, je me sens prêt à tenter ma chance et après avoir mis tant d’efforts à l’entraînement ces derniers mois, je pense qu’il est temps de repousser mes limites.

Nous prenons un peu de retard dimanche matin et il est donc 7 h 15 quand nous commençons la marche d’approche au Black Velvet Canyon. À peine une heure plus tard, nous sommes au pied de la voie qui débute aux abords du lit d’une rivière desséchée. La température est parfaite. Je me sens calme et confiant. Seul doute, c’est le temps : en aurons-nous suffisamment ?

8 h 30 : nous commençons la première longueur, 60′ assez vertical 5.8 avec 4 bolts au passage, j’atteins vite la fin.

9 h 10 : nous engageons la deuxième longueur, 110′ assez facile 5.7 avec 2 bolts.

9 h 50 : voici la première cheminée, une longueur de 150′ en 5.8. Je me tortille comme un ver maladroit et tranquillement je me fraye un chemin dans la cheminée très profonde qui devient fort étroite un peu avant la sortie. Pas facile ! Toutefois, j’aime bien ce type de grimpe plus instinctif et moins prévisible.

11:00 : Je me lance dans la quatrième longueur, la cheminée se poursuit de façon plus verticale sur un autre 110′ de 5.9. Ici, je dois enlever mon sac pour être suffisamment à l’aise, appuyer mon dos sur la paroi et pousser de toutes mes forces avec mes jambes sur la paroi opposée. Mon sac est suspendu sous mes pieds par une sangle et je monte par petits glissements tantôt des pieds, tantôt des bras et du dos. La longueur est bonne et passablement épuisante, mais je m’amuse à fond !

12:10 !! Voici la 5e longueur de 150′ toujours en 5.9 dans cette interminable cheminée. Cette section est LA section clé. Cette dernière nous confronte à une cheminée plus élargie, devenant beaucoup plus lisse et moins parallèle, ce qui complexifie le pontage. Ici, je dois m’extraire de la cheminée dans un mouvement hautement technique. Je glisse, je force, je donne mon 110% pour enfin y arriver. Il me faudra deux tentatives avant d’y parvenir. Je ne me sens pas trop mal, malgré ma situation aérienne. Mon esprit est calme et méthodique. J’opère avec la minutie du chirurgien, dans les entrailles de la grande muraille.

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14:00 !!! Le temps semble s’accélérer contre nous. Je quitte mon compagnon pour m’engager dans la 6e longueur qui se poursuit toujours en 5.9 sur un autre 120′ ; la hauteur du vide est grisante. Quelques mouvements techniques et je sors enfin de la noirceur pour me tenir debout au sommet de la black tower….. Victoire !!! Malgré l’heure tardive, je me sens rempli de joie et de confiance, le pire est derrière moi et je ne vois plus d’autres obstacles que le temps. Je mange une barre tendre, quelques jujubes honey stinger et je termine mon gatorade.

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15:30 : j’enchaîne la 7e longueur, 180′ de 5.7, enfin un break ! Je me permets même un petit dyno pour sortir le toit de cette longueur avant de finir tout près de la trompe de l’éléphant : une pile de rochers détachés, en équilibre sur un grand rebord large.

16:30 : nous sommes maintenant dans la deuxième portion verticale où apparaît un dièdre effacé qui semble interminable et bourré de toits… La 8e longueur fait à peine 80′ de 5.9, mais elle vient me chercher toute la force musculaire que j’ai en réserve : mes muscles commencent à donner des décharges électriques de déshydratation et de fatigue. Je commence à espérer la fin sans pouvoir l’apercevoir.

17:15 : je passe à la 9e longueur de 120′ toujours à la verticale dans un grade 5.9 (encore!!), mais cette fois avec quelques bolts qui permettent une accélération.

18:00 : la 10e longueur, 160′ de 5.7, ça devrait être un repos, mais la fatigue rend chaque mouvement ultra pénible. Mes pieds sont à bout, j’ai mal aux bras lors de l’assurage et le soleil baisse doucement, entraînant une partie de mon moral avec lui. Je commence à redouter la marche de descente dans la nuit. Seule certitude, j’atteindrai le sommet et je veux en finir au plus vite.

19:40 : nous avons mis tout ce temps pour du 5.7 et me voilà maintenant confronté à la dernière longueur en 5.9. de 140 pieds avec la note suivante dans le topo: “tricky 5.8 move on fragile flake to reach the right end of the roof” !!!! (Fuck me) !! Tricky, fragile et roof ne devraient juste pas avoir le droit de se retrouver dans une 11e longueur !! En plus, le soleil est au plus bas… J’arrive à bien protéger le toit, je sors le move avec adresse, ça passe, j’arrive au relais il ne reste qu’un seul ancrage, zut. Je préfère bâtir le mien sur protections, je trouve et exécute. Il fait nuit, j’allume donc ma frontale. Au moins, je ne vois plus les toits !

20:45 : je me lance dans la 12e,160′ de 5.7 qui doit mener à une rampe vers la sortie. Je monte vite, mais arrivé au relais, les ancrages sont dévissés et il ne reste que les tiges filetées. Je construis mon relais à nouveau, Las Vegas brille de tous ses feux au loin.

23:48 : nous avons dû faire trois autres longueurs de 200 pieds pour retrouver le grand pin et sortir du vide… Nous sommes enfin sur le sommet de Black Velvet peak, il vente, c’est froid, nous nous désencordons. Il vente très fort et nous n’avons aucun coupe-vent. La seule fois où je décide de ne pas l’emmener j’en aurais eu besoin… Je trouve un coffre métallique entouré de rochers, je l’ouvre. Il est rempli de calepins, j’en ouvre un au hasard où je note: PHILIPPE AND CHARLES FROM QUEBEC THRU EPINEPHRINE ON MAY 15th 2016, 23 :48, FOR CHARLES 22nd BIRTHDAY !

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Nous reprenons notre route pour faire un arrêt dès que des rochers nous mettent à l’abri du vent. Nous rangeons le matériel et partageons une pomme, car c’est tout ce qu’il me reste avec une bonne quantité d’eau. En tout, j’ai mangé un paquet de honey stinger, une barre tendre au chocolat, un gatorade et une demi-pomme en plus d’environ 2 litres d’eau, dont la moitié sur le chemin du retour.

Nous reprenons à nouveau la route en faisant bien attention de suivre les cairns… Plusieurs nous ont mis en garde… « STAY HIGH, DON’T LEAVE THE RIDGE » !! Le ridge est long et la descente est abrupte. Nous marchons comme des marionnettes en nous accrochant à la promesse que j’ai faite à Charles vers la 9e longueur… Je lui ai dit que nous avions tout pour nous cuisiner une omelette dès que nous serions au camion sans attendre de revenir au campement. Oeufs, jambon, fromage et pop tarts nous guident dans la descente. Nous nous accrochons à cette vision nourricière pour soutenir notre effort…

Nous atteindrons lentement notre objectif de revenir au camion vers 3:15 du matin, c’est-à-dire exactement 20 heures après l’avoir quitté…

Je sors le brûleur pendant que nous mangeons dans l’intervalle tout ce qui nous tombe sous la main… L’omelette est délicieuse, les étoiles brillent, mes rêves ont été dépassés… Nous toucherons enfin l’oreiller vers 4 h 45, soit pratiquement 24 heures après l’avoir quitté. Une journée au paradis, une journée de folie et de dépassement, mais surtout : une incroyable aventure qui restera longtemps gravée dans ma mémoire…

Je ne pensais jamais avoir ce qu’il fallait pour pouvoir espérer me risquer sur Épinéphrine. J’avais un autre objectif réaliste et j’ai mis en place un programme d’entraînement qui pouvait me permettre d’atteindre cet objectif. J’ai donné le meilleur de moi-même tout en étant patient, mais déterminé au quotidien. J’ai travaillé l’endurance, la souplesse, mon cardio, mais au-dessus de tout, j’ai élevé mon jeu mental de plusieurs échelons. En cours de chemin, je me suis mis à croire en moi et en fin de compte, la réussite de cette aventure m’aura donné raison.

Nos seules limites sont celles qu’on s’impose – Albert Einstein

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